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Révolution, talonnades et doctorat : hommage à Socrates

Un nom de philosophe grec, un physique et un engagement politique qui évoquent le Che, une vie romanesque en diable… Socrates a tout du personnage de fiction. Et pourtant, il s’agit d’un merveilleux footballeur brésilien tout ce qu’il y a de plus réel.



Le Barbu, des jambes de magicien, et le poing toujours levé


Celui qui a dit « je bois, je fume, je pense » n’était pas qu’un joueur cherchant à empiler les trophées, collectifs ou individuels. Socrates, comme son nom le laissait espérer, avait une visée plus grande que le triomphe de sa propre personne. C’est sous son impulsion et celle de Zé Maria, Walter Casagrande et Wladimir que la Démocratie corinthiane se crée.

Durant la dictature brésilienne, Corinthians, qui végète en D2, voit débarquer en 1981 un sociologue de 35 ans, Adilson Monteiro Alves. Hostile au pouvoir en place, le directeur sportif propose aux joueurs de s’impliquer dans la vie du club et de changer la façon dont ils sont rémunérés. Auparavant payés de manière très précaire, avec des primes, les footballeurs, comme tous les employés du club, recevront désormais un intéressement sur les droits TV et la billetterie, et participeront aux décisions quotidiennes de l’institution. Jusqu’à, par exemple, bannir les mises au vert ou choisir l’entraîneur de l’effectif (cette dernière idée s’est exportée au Barça, où Lionel Messi a également ce pouvoir).

 

« Au départ, nous voulions changer nos conditions de travail ; puis la politique sportive du pays ; et enfin la politique tout court », confiera l’ambitieux Socrates à propos de cette expérience marquante, mais brève. Et ajoutera que « le climat qui s’est créé nous a donné plus de confiance pour exprimer notre art ». « Notre art », dit-il en parlant de football, lui qui est également peintre, chanteur ou producteur d’œuvres théâtrales –et docteur en médecine. Soit un esprit éclairé, qui a appelé son fils Fidel, et même déclaré : « J’ai gagné plus [d’argent, NDLR] que je méritais. » Avec ses 30 millions par an, Neymar a fait une syncope quand il a lu cette déclaration.

 

En 1984, Socrates annonce devant des millions de personnes, lors d’une manifestation, que si le Congrès organise une élection présidentielle, il restera jouer au Brésil, alors qu’il a déjà un accord avec un club européen. Cela n’arrive pas. Il évolue donc une saison en Serie A, à la Fiorentina. Écœuré par la corruption qui règne dans le championnat italien, il s’insurge : « Les résultats sont manipulés, tout le système est corrompu. Les joueurs, les arbitres, tous ! C’est une mafia. Une mafia très bien organisée. » Il évoque même un match où le capitaine de la Viola de l’époque, Eraldo Pecci, arrive dans le vestiaire avant la rencontre pour annoncer que « ce sera match nul, les gars ». « Le Barbu » manifeste son désaccord, ne touche pas le ballon en première mi-temps et est remplacé à la pause. Il y aura 0-0, comme prévu.

Claudio Gentile, Daniel Passarella et Socrates à la Fiorentina, en 1984

 

Viscéralement attaché à son pays, qu’il n’aura quitté qu’un an pour l’Italie, Socrates exporte son talent dans le monde essentiellement grâce à ses prestations en équipe nationale, avec laquelle il évolue de 1979 à 1986. Loin des gesticulations de ses successeurs, qu’ils méprisent (« Avant le Mondial 2006, le Brésil, on aurait dit le Cirque du Soleil ! Les joueurs ressemblaient à des phoques. Du pur exhibitionnisme. Lors des entraînements, ils jouaient avec le ballon en le mettant sur le nez, sur les lèvres… »), Socrates prône la technique au service du beau jeu. Footballeur offensif mince et élancé, qui qualifiera les « gros » Ronaldo et Adriano de « deux arbres plantés en attaque » au Mondial 2006, il distille caviar et réalise gestes de classe –en particulier des talonnades délicieuses– quand la situation l’exige.

Adepte du romantisme, celui qui a affirmé que « la beauté vient en premier, la victoire vient en second, le plus important c’est la joie » ne gagnera rien avec sa sélection. Pas même la Coupe du monde 1982 où, capitaine, épaulé par Zico et Falcao, il est éliminé par son antithèse, une Italie réaliste. Rebelote au Mondial 1986 où, pas capitaine, épaulé par Zico et Careca, Socrates manque son péno lors des tirs au but, en quart, face à la France.

Moins « bling-bling » que Pelé, Zico –encore lui– ou Kaka, partis aux États-Unis en fin de parcours, il termine sa carrière au Brésil. Un nouveau combat commence : celui contre l’alcoolisme. Un rude combat. Alors qu’il pouvait boire « 60 bières par jour », d’après l’un de ses amis, Socrates a perdu cette bataille en décembre 2011, à 57 ans. Le Docteur n’aura toutefois pas eu besoin de tout remporter pour marquer l’histoire et les esprits.

 

 

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