Arsène Wenger : le loser magnifique

Il y a bientôt un an, Arsène Wenger quittait son poste d’entraîneur chez les Gunners après 22 années de bons et loyaux services. Admiré pour sa longévité et le beau jeu de son équipe, l’Alsacien a aussi été très régulièrement critiqué pour sa longue disette en termes de trophée. Au point qu’il faille aborder le personnage uniquement sous cet angle ?



Le Champion du nombre d’années passées dans un club sans trophé


« Il a raison et j’ai peur de l’échec parce que je n’ai pas perdu beaucoup. Huit ans sans trophée, c’est ça l’échec. C’est un spécialiste de l’échec. Si j’avais fait ça à Chelsea en huit ans, je serais parti et ne serais jamais revenu à Londres. » Du José Mourinho dans le texte. Si depuis cette sortie datant de 2014, la hache de guerre a été enterrée par le Special One, qui a déclaré l’an dernier que l’ancien boss des Gunners était « un des meilleurs managers de l’histoire », cette rivalité assez intense a amené bon nombre de déclarations cinglantes dans la presse, d’un coté comme de l’autre, ainsi qu’un mémorable… début de bousculade lors d’un Chelsea-Arsenal, en 2014. Etonnant, quand on voit le physique longiligne de Wenger, de constater que c’est le Français qui a poussé le Portugais en premier, sur la ligne de touche. Faut pas le chercher, Arsène.

Mais José Mourinho, avec ce tacle les deux pieds décollés sur le coach d’Arsenal, avait pointé, sous le manque de respect, quelque chose d’intéressant : dans quel autre grand club un entraîneur peut passer huit saisons sans gagner le moindre trophée ? De mémoire de Passe D, on n’a jamais vu ça, d’autant que les coachs qui restent longtemps chez un cador ne sont pas légions. Sir Alex Ferguson, 27 saisons à Manchester United, a par exemple mis quatre ans pour gagner son premier titre avec le club, en 1990. Mais entre 1990 et sa retraite en 2013, on ne compte que cinq saisons (1995, 1998, 2002, 2005, 2011) où l’Ecossais n’a rien glané. Impressionnant, n’est-ce pas ? Arsène Wenger, lui, est loin du compte : s’il a indéniablement façonné l’identité d’Arsenal et rempli son armoire à trophées au début des années 2000, les Gunners, entre les saisons 2005-2006 et 2012-2013, n’ont pas remporté une seule compétition… Décevant, d’autant que le club a toujours fait partie des formations qui comptent en Premier League, que ce soit à l’époque du Big Four ou du dorénavant Big Six.

Arsène, on doit lui reconnaître ça, ne s’est fait virer qu’à une seule reprise d’un poste d’entraîneur depuis ses débuts dans le métier, en 1984. Contrairement à… José Mourinho, qui a lui réussi la performance de se faire licencier deux fois du même club, Chelsea. S’il n’a pas toujours eu de bons résultats – c’est le moins que l’on puisse dire -, l’Alsacien, aux yeux de ses employeurs, est rarement apparu dépassé au point qu’il faille le licencier sans attendre.

Sa première expérience de coach, à l’AS Nancy-Lorraine, se passe bien malgré les mauvais classements successifs de la formation présidée par le papa de Michel Platini, Aldo – il termine 12e, puis 18e, puis 19e. Mais ça n’empêche pas l’AS Monaco de le recruter en 1987, séduit par son potentiel. C’est là, sur le Rocher, qu’Arsène prendra pour la première et dernière fois de sa carrière la porte que lui montre alors le président Jean-Louis Campora. En 1994, le début de sa septième saison au club est très mauvais : Monaco concède 5 défaites lors des huit premiers matchs de D1. Malgré un parcours plus qu’intéressant avec la formation française, comme nous le verrons plus loin, Arsène Wenger est licencié du club duquel il comptait de toute façon partir à la fin de son contrat, au bout de cette saison-là.

Au Japon, au Nagoya Grampus, où il rebondit en janvier 1995, l’Alsacien, surnommé « Le Professeur », démarre également très mal son aventure. Tellement qu’il est convoqué par le président : « Je perds huit de mes 10 premiers matchs au Japon. Le président me convoque dans son bureau, je me dis alors que je vais être viré. Je m’assois et il me dit : ‘’Les résultats ne répondent pas aux attentes, je vais devoir prendre une décision et ce que je vais vous dire ne va pas vous faire plaisir.’’ Je m’attends donc à ce qu’il m’annonce que je suis viré mais il me dit : ‘’Nous allons virer le traducteur, le problème vient de lui’’. J’ai été surpris. » On comprend maintenant mieux pourquoi José Mourinho, surnommé « Le Traducteur » durant son passage au FC Barcelone, s’est fait autant de fois licencier dans sa carrière…

Arsène Wenger, homme fidèle qui désirait « respecter ses contrats », est donc pratiquement toujours passé entre les mailles du filet, et n’est presque jamais apparu comme le principal problème dans ses divers clubs. Et au fond, c’est surtout parce qu’il était souvent la solution. Réputé pour son beau jeu, Arsène Wenger a toujours performé. Si Nancy ne peut pas se vanter d’avoir remporté un trophée sous sa coupe – les divers effectifs à sa disposition étaient faiblards, à dire vrai -, le coach d’aujourd’hui 69 ans a fait vivre à l’AS Monaco, ensuite, l’une des plus belles périodes de son histoire – rien que ça.

Arsène Wenger a d’abord réussi l’exploit d’être champion avec le club de la Principauté pour sa première saison sur le banc du club, en 1988. Avec les Anglais Glenn Hoddle et Mark Hateley, ainsi que Manuel Amoros, Patrick Battiston ou Claude Puel, son Monaco, qui était « vraiment une bonne équipe » selon lui, termine premier de D1. Avant de subir les années suivantes la domination de l’OM de Bernard Tapie. Wenger finit cependant sur le podium du championnat cinq années d’affilée, décroche la Coupe de France en 1991 et atteint la finale de la C2 en 1992. Celle-ci, qui se joue le lendemain du drame de Furiani, qui choque le groupe monégasque – « on était tous consternés à l’hôtel » selon Wenger -, est perdue 0-1 face au Werder Brême, alors que l’ASM avait proposé à l’UEFA de reporter la finale. Sans succès.

Même au Japon, où il reste à peine deux saisons, le Professeur s’en sort bien avec une équipe pourtant moribonde à son arrivée. Le Français, qui se place haut en J-League la première année, gagne la Coupe de l’Empereur en 1995 et la Supercoupe du Japon en 1996. Il quitte alors le club au cours de sa seconde saison pour rejoindre Arsenal, tandis que Nagoya finira deuxième du classement sans lui. Et sans son premier traducteur, évidemment.

En Angleterre, où on se demande d’abord qui il est – « Arsène Who ? » titre un journal britannique à son arrivée -, le Français se fait un nom. D’autant qu’il torpille le « Boring Arsenal », surnom de l’équipe très ennuyeuse qu’il récupère en 1996, pour construire progressivement une machine huilée pour le beau jeu. Et qui gagne des trophées. Lors de sa deuxième saison chez les Gunners, le Français réalise le doublé coupe-championnat, notamment grâce à une défense de fer emmenée par Tony Adams, qui permet à l’équipe de ne pas perdre en championnat du 13 décembre 1997 au 6 mai 1998, soit 18 matchs de suite ! Peu à peu, le Français quitte la défense à 5, que le profil des joueurs qu’il a dans son effectif lui impose, pour une défense à 4, et une manière de jouer, séduisante, qui lui convient mieux. Le manager internationalise son groupe, et surtout recrute français : Patrick Vieira était déjà là à son arrivée, mais il y ajoute progressivement Nicolas Anelka, Emmanuel Petit, Rémi Garde, Gilles Grimandi, Kaba Diawara, Pascal Cygan, Gaël Clichy, Sylvain Wiltord, Robert Pirès ou, bien sûr, Thierry Henry. Faisant d’Arsenal un club à son image : frenchie.

C’est avec une armada de compatriotes, et une addition d’autres talents étrangers, comme Denis Bergkamp ou Freddie Ljungberg, que les Gunners réalisent un deuxième doublé coupe-championnat, en 2002. Et qu’ils deviennent surtout les Invicibles, surnom de l’équipe invaincue en championnat lors de la saison 2003-2004. L’exploit est considérable, et (presque) jamais vu – Preston North End l’a fait en Angleterre en 1988-1889, mais doit-on réellement le comptabiliser ?

Au sommet de son art, Arsène Wenger rayonne à la tête d’Arsenal, qu’il a transformé en une poignée d’années en une des meilleures équipes du monde. Le point culminant de ce parcours est la finale de la Ligue des Champions 2006, que le club dispute pour la première fois, face au Barça. Elle doit marquer l’apogée de Wenger à la tête du club : une victoire, et il entre dans les livres d’histoire tant son parcours anglais est, pour l’instant, jalonné de trophées. Sauf que rien ne se passe comme prévu… Arsenal, réduit à dix dès la 18e minute de jeu avec l’expulsion de Jens Lehman, ouvre le score à la 30e, mais s’écroule en fin de partie, en cinq petites minutes (76e, 81e). Arsène Wenger perd une troisième finale européenne, sa deuxième avec les Gunners, après la Coupe UEFA contre Galatasaray, en 2000. Fâché d’avoir été remplacé à la 18e min de la finale, Robert Pirès quitte le club quelques semaines plus tard. Toujours en cet été 2006, les Gunners déménagent à l’Emirates Stadium, et abandonnent leur fameux stade d’Highbury pour entrer dans une nouvelle ère : celle de la lose.

La politique du club, qui a évolué avec la construction du stade et son nécessaire remboursement, axe le recrutement sur des jeunes à fort potentiel. Peu à peu, les grandes stars – Henry, Vieira, Cole, Bergkamp, Campbell… – sont remplacées par Robin Van Persie, Cesc Fabregas, Samir Nasri, Alexandre Song, Théo Walcott, Alex Oxlade-Chamberlain… L’équipe de Wenger produit du beau jeu, encore et toujours, mais devient, au fil du temps, le jouet de ces anciens rivaux, qui s’amusent avec elle. Plus vraiment concernés par le titre en Premier League – entre 2006 et 2015, Arsenal finit 3e ou 4e -, les Gunners vivent régulièrement des humiliations, que ce soit en Ligue des Champions ou sur la scène nationale.

En 2010, Lionel Messi colle un quadruplé à la formation de Wenger en quart retour de la LDC, pour une victoire global du Barça 6-3. En 2011, année noire, Arsenal se fait gifler par Manchester United en championnat (8-2), et échoue en finale de la Coupe de la League face à… Birmingham, alors petit club de PL aujourd’hui en D2. En mars 2014, pour sa 1000e à la tête du club, l’Alsacien reçoit un cuisant 6-0 face à Chelsea, pire défaite du club dans l’histoire de ce derby. Les supporters des Blues chantent même « Nous voulons que tu restes » alors qu’un départ du Français est déjà dans l’air … L’humiliation est totale, tellement qu’Arsène Wenger ne se présentera pas en conférence de presse d’après-match.

Pourtant, le Français bénéficie, toujours et malgré tout, d’une clémence incroyable dans les médias français. Tout autant que de la part de ses propres dirigeants qui, au fond, ne devaient pas vraiment vouloir gagner un trophée pour accepter une telle disette. Mais il fallait bien que quelqu’un pointe les errances de ses dernières années de mandat. C’est le capitaine des Bleus de Knysna, Patrice Evra, qui s’y connaît en bateau qui coule, qui s’en chargera par deux fois. La première, en 2009, quand MU élimine Arsenal en demi de la LDC sur le score cumulé de 4-1 : « En général, quand tu gagnes, tu dis que tu as bien joué. Mais là, c’était onze hommes contre onze enfants. On n’arrête pas d’entendre qu’Arsenal, c’est le beau football. Mais en football, ce n’est pas le tout de bien jouer au ballon. Il faut gagner des titres. À Manchester, on joue bien au ballon et on gagne des titres. Même techniquement, si on regarde leurs onze joueurs et nos onze joueurs, on était meilleurs partout. » Il remettra le couvert l’année suivante : « Arsenal, un grand club comme ça, ça fait cinq ans qu’ils ont rien gagné, pour moi, c’est la crise, c’est n’importe quoi. Les gens se font endormir sur le jeu d’Arsenal. Mais à l’arrivée, il y a quoi ? » Il y a zéro trophée, ainsi que des défaites douloureuses.

 

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En quelques phrases assassines, le YouTubeur d’aujourd’hui 37 ans a décrit le problème Wenger : du beau jeu mais aucun trophée, et cela durant une longue période, sept années. Jusqu’en 2014. Là, le Français, qui en a ras-le-bol de se faire rabrouer par tout le monde, décide de se retrousser les manches. Eté 2013, il sort la planche à billets, et recrute l’Allemand du Real Madrid, Mesut Özil, pour 50 patates. A noter, surtout, qu’Arsène refile Marouane Chamakh à Crystal Palace pour 1,2 millions d’euros. Est-ce que ce n’est pas plutôt ça qui a été le vrai déclic chez les Gunners ? Car, miracle, Arsenal regagne quelque chose : la FA Cup face à Hull City (3-2), malgré une entame de match catastrophique (0-2 à la 7e). Puis l’année suivante, en 2015, rebelote, en foutant une branlée 4-0 à Aston Villa, le 17e de Premier League. Puis encore une fois en 2017, où les Gunners dominent 2-1 le Chelsea d’Antonio Conte.

Bon, on ne va pas se mentir, la FA Cup, c’est un peu un lot de consolation qui n’est ni la Premier League, ni la Ligue des Champions, ni même la Ligue Europa, que le coach ne gagne pas, et n’est même jamais proche de le faire. Mais cela reste des trophées, qui concluent de la meilleure des manières la période anglaise d’Arsène Wenger. Cela permet au meilleur entraîneur de l’histoire d’Arsenal de s’en aller la tête haute, en 2018, en ayant mis fin à sept années de disette terrible pour un entraîneur de sa trempe, qui était raillé de toutes parts… Sauf dans la presse sportive française. Il faut dire que ses très brefs « oui », lâché à Christian Jeanpierre quand il commentait avec lui et Bixente Lizarazu les matchs de l’Equipe de France sur TF1, lui ont construit une certaine aura mystique dans les médias nationaux : comment pouvait-il être si bref et si intense à la fois ?
Le Professeur, 69 ans, est toujours sans club aujourd’hui. Il a déclaré, en novembre 2018, qu’il serait prêt le 1er janvier 2019 à « reprendre le travail ». Histoire de s’enlever définitivement cette étiquette de loser magnifique qui lui colle à la peau ?

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