France-Brésil 2006 : le jour où Zidane était brésilien

En quart de finale du Mondial 2006, sa dernière compétition en tant que joueur de football, le légendaire numéro 10 de l’équipe de France affronte le Brésil de Ronaldo, Ronaldinho, machin chouette. Zizou offre alors un récital inoubliable au monde entier, que Passe D a décidé de raconter en long, en large et en travers.



Quand le football devient un art


Avant d’entamer le Mondial, Zinédine Zidane sait que ce sera sa dernière compétition en tant que footballeur. Le génie français, revenu en sélection un an avant, en août 2005, a annoncé qu’il allait se retirer des terrains, à 34 ans. Les matchs de poule ont été moins faciles que prévu, face à la Suisse (0-0), à la Corée du Sud (1-1) et au Togo (2-0). Passé cette première difficulté, le Français sait dorénavant que chaque rencontre peut être sa dernière en tant que footballeur professionnel.

En huitième de finale, c’est l’Espagne d’Iker Casillas, Raul, Carles Puyol, Xabi Alonso et Xavi qui se dresse devant Zizou. Galvanisés par l’enjeu, et par une presse espagnole claironnant qu’elle va envoyer le Madrilène « à la retraite », Zizou et ses copains terrassent la Roja sur le score de 3-1, grâce à des buts de Franck Ribéry et de Patrick Vieira, sur une passe décisive sur coup-franc de Zidane. Lequel décide, à la fin de la rencontre, d’achever l’Espagne comme un torero met fin à la vie d’un taureau, dans une corrida : un crochet sur Puyol et une banderille qui prend à contre-pied Casillas envoient les Bleus en quarts de finale. Et l’Espagne « à la maison », selon ce que crie le commentateur de la télé espagnole – bon, il le dit dans sa langue, et on a loupé quelques cours au collège, mais en gros c’est ça.

Vainqueur de tous ses matchs depuis le début du Mondial, dont certains assez largement – 4-1 contre le Japon, 3-0 contre le Ghana -, le Brésil apparaît come le favori de la rencontre. Comme l’Espagne en huitièmes. D’autant que le onze de départ fait peur : Dida, Cafu, Roberto Carlos, Lucio, Kaka, Ronaldinho, Ronaldo se présentent face aux Français, avec Robinho et Adriano sur le banc de touche. Du lourd – et on ne dit pas ça à cause de la bedaine de Ronaldo.

Avant le match, dans le couloir, contre toute attente la tension n’est pas du tout à son comble chez les joueurs des deux équipes. « C’était Euro Disney dans le couloir. Tout le monde rigolait. ‘’Ca va toi, hein ?’’ Tout le monde était content » se rappelle Fabien Barthez. Les joueurs se serrent la main, Zizou fait la bise à son coéquipier madrilène Roberto Carlos, les Munichois Willy Sagnol et Zé Roberto papotent. Thierry Henry abonde : « Quand tu nous vois dans le tunnel, t’as pas l’impression que les deux équipes vont jouer un quart de finale de Coupe du Monde. » Une décontraction générale qui fait même dire au portier français : « Et là, voilà. En rentrant sur le terrain, je savais qu’on allait passer ».

Tous ne partagent pas forcément la confiance du Divin Chauve. Les Bleus se disent en effet impressionnés par l’armada qu’ils ont en fasse d’eux, et par la nation qu’ils affrontent, le Brésil aux cinq titres en Coupe du Monde. « Tu peux pas passer à côté. Ils ont cinq étoiles sur leur maillot. Tu ne joues pas l’équipe du coin » affirme Titi Henry. « Grand Brésil, Ronaldinho, Ronaldo, enfin voilà. Tout ce qu’on sait. Magnifique » affirme lapidairement un Zidane plus à l’aise pour humilier une armada de grands joueurs par des gestes technique que dans l’exercice de l’interview, lui qui se tortille sur sa chaise, gêné. Tous les Bleus, cependant, ne sont pas impressionnés. L’un d’entre eux s’en bat même « les couilles », comme il le dit délicieusement.

Après les sourires et les accolades entre les joueurs dans le couloir, puis sur le terrain juste après les hymnes, le coup de sifflet de l’arbitre espagnol Luis Medina Cantalejo retentit. Il est temps de passer aux choses sérieuses. Le quart de finale Brésil – France commence.

Disposé en 4-2-3-1, l’équipe de France de Raymond Domenech, qui joue en blanc, présente sur le terrain un onze de tueurs : Fabien Barthez, Eric Abidal, William Gallas, Lilian Thuram, Willy Sagnol, Patrick Vieira, Claude Makélélé, Florent Malouda, Franck Ribéry, Zizou et Thierry Henry. Le début de la rencontre est animé et vivant, mais un joueur, déjà, sort du lot. Le numéro 10 français, brassard sur le bras, montre qu’il est dans de bonnes dispositions très rapidement. En fait, au bout de trente secondes de jeu. Dans son propre camp, pressé par Zé Roberto puis par Kaka, Zidane se sort du marquage en poussant le ballon de la semelle derrière lui, puis mystifie le milieu défensif Gilberto Silva d’un passement de jambes, pour filer dans un sens alors que le Brésilien fait un mouvement dans l’autre. Si Ronaldo, alors sur le terrain, est le joueur le plus réputé au monde – et dans l’histoire du foot ? – pour ses passements de jambes, c’est bien Zizou qui s’en serrent en premier. Et de quelle manière.

« Ca nous donne des idées, de jouer contre les Brésiliens » affirme en interview le numéro 10, tout sourire. Effectivement, de bien belles idées, et surtout à lui. Le maestro français, notamment en première mi-temps, fait une démonstration de ses capacités techniques face à des joueurs de classe mondiale. Et dans l’intention d’être efficace. Pour Claude Makélélé, Zidane était « un artiste mais chaque mouvement qu’il faisait, c’était pour amener un plus offensivement ou aller de l’avant ». Tous les joueurs pros peuvent faire des roulettes, des sombreros, des passements de jambes – enfin, tous, tous… Pas tous ceux de la Ligue 1 Conforama, qui porte mal son slogan, « La Ligue des Talents ». Mais quel joueur le fait avant tout pour être efficace ? Pour se sortir du marquage et faire avancer le jeu collectif ? Pour servir un coéquipier démarqué, qui fait un appel dans l’axe ou sur les ailes ?

Zidane, au duel avec Kaka, arrête la course rapide du ballon que les deux convoitent grâce à une pichenette du pied droit, le contrôle ensuite avec le genou pour que le Milanais ne puisse pas la récupérer, puis fait une passe en l’air du gauche vers William Gallas, qui la contrôle de la poitrine. Cinq secondes plus tard, la balle revient sur le meneur de jeu. Zidane, alors devant Cafu, décale le ballon d’une semelle du pied droit puis lui donne une caresse de l’extérieur du pied gauche pour la mettre dans la course d’Eric Abidal, qui déboule sur son côté gauche. Plus tard, Zidane, à pleine vitesse, fait un passement de jambe puis crochète Lucio, qui tacle dans le vent, puis crochète Gilberto Silva, qui tombe au sol, et envoie une passe en profondeur à Patrick Vieira avant que Zé Roberto ne puisse toucher la balle. Zidane, qui remonte la balle vers la moitié de terrain adverse, mystifie Gilberto Silva d’une roulette, lequel lui accroche la jambe, mais ne l’empêche pas d’avancer et d’intimer à Patrick Vieira, qui s’est rapproché, de lui laisser le ballon…« Il s’amuse, lui, sur le terrain. Pour lui, c’est vraiment un jeu, ça reste un jeu. Il s’amuse avec les adversaires » dira Florent Malouda.

L’amusement se révèle grandiose pour les spectateurs. Tout autant que pour les acteurs, sur la pelouse. « C’est vrai que des fois, ce qu’il faisait, je le regardais, et… Des fois, j’avais le sourire dans la euh… Peut-être pas aux lèvres, mais dans la tête, j’avais le sourire. Je rigolais, je disais : ‘’C’est pas vrai’’ ». On vous laisse deviner qui est l’auteur de cette phrase hésitante, mais dont la fébrilité marque plus une admiration sincère et émue qu’une grosse galère au niveau de la langue française. Il n’y a bien que le blasé Lilian Thuram qui ne se pince pas pour y croire : « Moi ça me paraît bizarre qu’un joueur soit spectateur sur le terrain. Parce que ça c’est grave, franchement. Là, si le joueur, il est spectateur, ce n’est pas possible. Ca veut dire que chaque match que j’ai joué en équipe de France, je regarde (Zidane) et je me dis : ‘’Olala…’’ Mais non. Parce que Zidane contre le Brésil, ce n’est pas une nouveauté. » Si le meneur de jeu a effectivement était incroyable dans d’autres rencontres des Bleus avec Lilian Thuram, cette partition en quart de la Coupe du Monde semble pourtant unique. Même en regardant les statistiques.

En effet, aussi étonnant que cela puisse paraître, Zidane a pour la première fois de sa carrière délivré une passe décisive à… Thierry Henry, pour le seul but du match. 56e, faute pour les Bleus à un plus de trente mètres des cages de Dida. Zinédine Zidane, très excentré sur le côté gauche, juste devant la ligne de touche, se prépare à tirer le coup-franc. Au centre, de beaux bébés : la défense centrale est montée, Eric Abidal aussi. Patrick Vieira est là, tout comme Thierry Henry. Le milieu de terrain de la Juventus fait une course vers le premier poteau, le buteur d’Arsenal, lui, vers le second. Absolument tout seul, Titi reprend le centre de Zizou d’un plat du pied puissant qui file sous la barre du portier du Milan AC. Une action inédite pour les deux joueurs français majeurs de la décennie. « Moi ça me cassait les… ‘’trucs’’ de pas faire marquer Thierry Henry, quoi » révèle Zidane, poliment. Au moins, ça ne les lui a plus cassés après cette rencontre.

Mais au fait, pourquoi Henry état-il tout seul au moment de reprendre le ballon ? Parce que les Brésiliens ne savaient pas qu’il fallait défendre sur cette phase de jeu. On ne voit pas d’autres explications au fait que sur les huit joueurs de la Seleçao regroupés devant la surface de réparation avant la frappe, seulement trois ne restent pas immobile lorsque le génie français fouette le ballon. L’attitude de l’un d’entre eux est en ce sens spectaculaire : au moment de la frappe, Roberto Carlos est immobile, les mains sur les genoux, au lieu de suivre son joueur au marquage. En l’occurrence Thierry Henry, qui punit cette inconscience. Si le latéral gauche madrilène pouvait, à la dernière des rigueurs, sous-estimer la capacité du Gunner à la mettre au fond, pouvait-il imaginer sérieusement que son coéquipier au Real ne serait pas capable de faire un bon centre, surtout durant un match où il est à un niveau stratosphérique ? « Il est en train de faire son lacet ? » demande incrédule Lilian Thuram à l’intervieweur du documentaire Rendez-vous le 9 juillet qui lui annonce cette information. « C’est une blague ? »

Ce que continue à faire le numéro 10 français aux Brésiliens n’est par contre pas très drôle pour eux. Zidane effectue une passe sans contrôle en direction de Willy Sagnol, qu’il ne regarde pas, alors que Roberto Carlos vient le presser dans son dos. Zidane, dans sa moitié de terrain, effectue un petit sombrero au-dessus de Ronaldo, puis enchaîne avec une passe de la tête pour Eric Abidal, sur le côte gauche. Zidane effectue un contrôle de la poitrine, puis enchaîne par un sombrero au-dessus de Gilberto Silva, sa victime préférée, puis s’emmène la balle en une touche quand elle retombe au sol et, enfin, la délivre à un coéquipier avant l’intervention d’un deuxième brésilien. On pourrait encore continuer à noircir des lignes sur ce match, et sur ces gestes, sublimes à voir. A ce niveau-là, le football devient un art, et Zinédine Zidane, un immense artiste… avec un fort accent brésilien.

Après la rencontre et la victoire française, les réactions affluent pour parler de cette performance majuscule. Si Florent Malouda affirme que « Zizou était brésilien sur ce match », et si Eric Abidal confie son admiration – « Avant même que je sois professionnel, il me faisait rêver. Aujourd’hui, il me fait toujours rêver. » -, il n’y a pas qu’en France que la performance du joueur a suscité des éloges. La presse brésilienne, défaite mais fair-play, salue le lendemain «une prestation magistrale » du chef d’orchestre français. Le roi Pelé s’exprime également : « Zidane a été le magicien du match ». Quant au Kaiser Franz Beckenbauer, il formule un souhait qui est passé par la tête de tous les Français ce soir-là : « Je m’interroge pour savoir pourquoi il veut arrêter alors qu’il est aussi bon qu’il y a quatre ans. S’il joue si bien, il doit continuer. » Zinédine Zidane, malgré la maîtrise affichée sur cette rencontre, a bien joué-là son avant-avant dernier match en pro. Plus que deux, et il tirera sa révérence, sans considérer un retour en arrière.

Evidemment, ses deux derniers matchs laisseront à tout le monde, et surtout aux Français, un goût d’inachevé. S’il marque une panenka tranversale rentrante en finale du Mondial, contre l’Italie – un autre geste génial à ajouter à sa carrière, de surcroît pour son dernier match –, Zizou quitte également le pré avant ses collègues après un coup de tête sur Marco Materazzi. La première utilisation de la VAR dans l’histoire du football le fait expulser du terrain – qu’on ne nous fasse pas croire qu’un des arbitres a vu son geste, qui a été retransmis sur l’écran géant du stade. Le Madrilène termine alors sa carrière sur un coup de sang. Cette expulsion ne lui enlève pas des mains le titre de meilleur joueur de la compétition, mais Zizou passe probablement à côté d’un deuxième Ballon d’Or auquel il pouvait prétendre après un Mondial réussi, et dont le match contre le Brésil constitue l’apogée.

Un match – ou un chef-d’œuvre – resté dans les mémoires françaises, puisque les gens ayant assisté à cette démonstration la cite immanquablement en référence quand il s’agit d’évoquer le génie de ZZ. Le Français a marqué un doublé en finale de la Coupe du Monde 1998, donné la victoire au Real Madrid en finale de la Ligue des Champions en 2002 grâce à une reprise de volée hallucinante, popularisé la roulette, geste technique qu’il utilisait de manière meurtrière contre ses adversaires et ravi les yeux avec une intelligence de jeu hors-norme. Mais en fin de course, il est devenu, aussi, l’homme de la rencontre face au Brésil, où son génie s’est exprimé de manière inconditionnelle dans un match à enjeu, à la fois pour son équipe, mais aussi pour lui, lors de son potentiel dernier match. Sublimé par l’enjeu, le numéro 10 et capitaine de l’équipe de France, génie du football tricolore au côté de Michel Platini, a dévoilé au monde sa plus belle œuvre.

On laisse la conclusion de ce long hommage à ZZ au buteur de la rencontre. « Moi j’ai beaucoup d’admiration pour les Brésiliens et tout le monde le sait. Je veux dire : comment tu veux ne pas avoir d’admiration pour eux ?… Mais les Français étaient français (lors de ce match) » affirme Thierry Henry. « Et ce qu’a fait Zidane ? » demande l’intervieweur.
« C’est français. »

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