Laurent Paganelli : de petit Mozart à petit clown

On entend son ricanement sur le bord des terrains depuis plus de vingt ans, sur Canal+. Laurent Paganelli est, quoiqu’on en dise, une figure incontournable du football français. Car au fond, il est bien l’un des seuls à considérer le foot avant tout, et surtout, comme un jeu, dont il s’amuse avec délectation – et parfois avec un peu de lourdeur, il est vrai.



« You are signado con el Paris Saint-Germain ? »


« Tu es journaliste non ? Et tu célèbres avec Strasbourg et un maillot ? Tu dis non, mais j’ai vu. OK ? La prochaine fois, cela ne va pas arriver, car c’est la dernière fois ». La scène se passe le 7 avril 2019, après le match nul 2-2 entre le Paris SG et Strasbourg. Juste avant l’interview qu’il doit donner à Olivier Tallaron dans l’antre du Parc des Princes, pour le Canal Football Club, Thomas Tuchel, le coach allemand du club francilien, apostrophe en direct Laurent Paganelli, qui se tient à côté de la caméra, en lui reprochant de porter un maillot de l’équipe adverse. Le jour d’après, « Paga » donne une explication dans la presse : « Il n’a pas compris que je voulais faire une blague. On avait dit à Matz Sels que ce serait Dimitri Lienard qui allait lui remettre son trophée (d’homme du match, ndlr). La blague, c’est que je me suis fait passer pour Lienard en mettant son maillot ».

Mais cette explication, personne n’avait besoin de l’entendre. Excepté Thomas Tuchel, arrivé en L1 l’été d’avant, et pas au courant que Laurent Paganelli est une personnalité des médias à l’évidence à part, et qu’il peut se permettre de faire dans les stades de L1 ce genre de blagues, pas toujours très drôles, certes, ni toujours très subtiles. Mais c’est ce qui fait indéniablement le charme de l’Ardéchois – il est né à Aubenas, comme l’auteur de ces lignes -, qui était, faut-il le rappeler, un footballeur prodige, avant de se reconvertir à la fin des années 90 dans l’interview du bord du terrain.

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La carrière de Laurent Paganelli démarre sous les meilleurs auspices, avec un record : à 15 ans, dix mois et cinq jours, il fait ses débuts avec l’AS Saint-Etienne en D1. En août 1978, Paga est en effet devenu le plus jeune joueur à avoir évolué en première division, et le record tient toujours, malgré la prolifération des jeunes stars du football, depuis. Précoce, Kylian Mbappé a par exemple commencé en L1 à déjà 16 ans et 11 mois. Sauf que contrairement au prodige de Bondy, « Le Petit Mozart », un autre des surnoms de Paganelli, n’a pas eu la carrière que tout le monde attendait de lui.

« C’était quelque chose d’extraordinaire, d’irréel, d’inattendu, que j’ai vécu à fond, avec un plaisir intense, sans penser aux conséquences ». Voilà comment l’ailier de poche vit sa première entrée dans l’élite française, en remplaçant l’international français Dominique Rocheteau. Paganelli joue 45 minutes, puisque l’Ange Vert est sorti à la mi-temps, blessé, et voit immédiatement la différence qui sépare le niveau amateur, où il jouait jusque là, du niveau professionnel. Petit (1,66 m), donc d’autant plus frêle, Laurent Paganelli comprend à la fin du match qu’il a encore « du chemin à faire ». Tellement que Robert Herbin, son coach, ne le convoque plus en équipe A pendant plus d’un an, laissant au joueur le soin de se former tranquillement dans la catégorie inférieure où Paga et ses potes, « une génération de folie », remportent le titre de D3.

 

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Lors de la saison 1980-1981, Paga, 17 ans, revient dans l’équipe une pour jouer notamment avec Laurent Roussey, autre jeune prodige du football français qu’il considérait « comme l’un des meilleurs attaquants du monde » – toujours dans l’exagération, notre Paga. Ainsi qu’avec le grand Michel Platini. Et Johnny Rep. Et Patrick Battiston. Et Gérard Janvion. Bref, une équipe d’internationaux français et étrangers qui avait de la gueule. Ca ne vous dit presque rien, aujourd’hui, mais à l’époque, cette team impressionnait pas mal, et sûrement plus que le PSG version qatarie. D’autant que c’est l’ASSE qui mettait des grosses torgnoles, en Europe – 5-0 à Hambourg, 6-0 au PSV Eindhoven, dans ces années-là.

Lors de la première vraie saison pro de Paganelli, donc, les Verts finissent champion de France de D1 – pour la dernière fois de leur histoire, d’ailleurs. L’ailier trouve sa place dans cette grosse équipe, au point de jouer 34 matchs, toutes compétitions confondues, et d’inscrire 8 buts alors qu’il a 18 ans à peine. Ses bonnes performances attirent le sélectionneur de l’équipe de France de l’époque, Michel Hidalgo, lequel téléphone en mars 1981 à Robert Herbin, l’entraîneur de Paga à l’ASSE, pour lui annoncer qu’il compte sélectionner le jeune pour un match des Bleus contre les Pays-Bas. A partir de cet instant, la carrière du « Petit Mozart », qui démarrait sous les meilleurs auspices, va changer considérablement. Pour le pire.

Coup sur coup, le coach de Paganelli refuse qu’il soit convoqué chez les Bleus – à l’époque, les entraîneurs avaient ce pouvoir-là -, puis ne le fait plus jouer jusqu’à la fin de la saison à partir du match qui vient après le coup de fil de Hidalgo, quelques jours plus tard, et que Saint-Etienne perd 4-1 contre Ipswich, en coupe d’Europe. Paganelli est le seul joueur écarté de l’effectif pro après cette défaite, sans connaître la raison de cet écart. Sans qu’aucune explication ne lui soit donnée. « C’était hard, confie Laurent Paganelli à So Foot. Je n’ai jamais eu le caractère pour remonter. C’est comme une droite de Tyson, tu ne t’en remets jamais. » L’été suivant, Robert Herbin recrute du lourd en attaque – Raoul Nogues, Benny Jorgen Nielsen -, reléguant Laurent Paganelli plus régulièrement sur le banc de touche : il ne dispute que 24 matchs dans la saison, alors que les Verts en jouent 49. Abasourdi, Laurent Paganelli est à côté de ses pompes, joue moins voire peu, et ne marque plus beaucoup – 8 buts sur les deux saisons suivantes. Sa relation inexistante avec Robert Herbin, lequel ne lui parle pas, l’a profondément touchée : « Ca m’a marqué énormément. J’en ai même souffert maladivement (…) ». D’autant que Laurent Paganelli l’admire.

Le Petit Mozart quitte l’AS Saint-Etienne à cause de l’affaire de la caisse noire, qui mine le club sportivement et l’envoi en D2, et rejoint le SC Toulon, où il joue durant cinq saisons. S’il évolue à un bon niveau par période, au point d’être proche des Bleus, qu’il ne connaîtra finalement jamais, Laurent Paganelli vit encore un drame, plus intime cette fois, qui le perturbe profondément : il perd son frère dans un accident de la route alors que ce dernier venait le voir à Toulon. Transféré à Grenoble en 1988, il n’arrive plus à jouer au football, et ne dispute que 8 matchs en deux ans. Puis il termine sa carrière de footballeur en queue de poisson par deux saisons à Avignon, en D3, qui est à l’époque amateur, avant de se reconvertir en tant qu’éducateur spécialisé dans une MJC de la ville. Soit un avant-goût de sa reconversion future.

 

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Car il faut bien le dire, Paga est plus un ambianceur ou un géo qu’un intervieweur. Il l’avoue lui-même : « Moi à la base, je m’en fous de poser des questions ». On l’avait remarqué. Et c’est d’autant plus vrai qu’il n’en pose pas. Ces interventions auprès des joueurs sont moins des interviews que des conversations entre potes, où l’un attaque une phrase – Paga – que le second doit finir. Le protégé de Canal+ énonce parfois même une banalité – « C’est important de gagner ce soir, hein » ou « Ca fait plaisir de joueur ce genre de matchs » – pour que le joueur ou le coach acquiesce, et brode à la suite de cela. Puis après une première réponse, parfois une seconde, Paga se lâche, et commence à envoyer une vanne ou deux, et à rire de sa manière si caractéristique, avant de lâcher un de ses deux phrases emblématiques : « En tout cas, on te le souhaite » ou « Tu le mérites ».

Si on pourrait regretter son manque d’implication, voire de travail, on doit reconnaître que le clown rend sympathique les acteurs qu’il interroge, en les sortant de la routine médiatique qu’ils connaissent trop bien, tout autant que les téléspectateurs. Et ses interventions après les matchs sont évidemment les plus savoureuses – ou les plus gênantes, au choix -, quand il s’agit pour Paga de faire montre de ses talents en langues étrangères.

Récemment, le Néerlandais Kevin Strootman, venu d’Italie l’été dernier, en a fait les frais, après un match de l’OM. Devant lui, Paga a enchaîné plusieurs langues de manière maladroite, sans que le milieu de 28 ans, qui lui répondait en anglais, semble décontenancé. Du moins en apparence. En descendant dans les travées du stade de l’AS Monaco, où il venait de jouer, l’ancien Romain a confié, surpris, à un membre de la délégation phocéenne qui l’accompagnait : « Il m’a parlé en italien, en anglais et en français, il m’a parlé dans toutes les langues ! ». D’un côté, la surprise de Strootman nous étonne un peu, vu que lui aussi parle plein de langues sur les terrains de L1, et notamment le chinois.

D’autres joueurs étrangers du championnat de France ont fait les frais des approximations en langues étrangères de Paga : le Parisien Angel Di Maria, dont l’interview s’ouvre par un joli mélange : « Bonjour, oune grande jugador, hein » ; le Brésilien Neymar, à qui Paga indique où il doit mettre son trophée d’homme du match : « por la cheminée » ; ou l’Anglais Joe Cole, à l’époque à Lille, à qui le clown veut lui faire comprendre que le public l’adore : « The public is for you magic Joe Cole ! Joe Cole ! ». Et puis bien sûr, il y a son chef-d’œuvre, lancée à Ronaldo, le vrai, un soir de PSG-OM, en 2013 : « You are signado con el Paris Saint-Germain ? ».

Pourtant Laurent Paganelli l’affirme : « Je n’ai jamais été repris en 20 ans pour mon accent. » Peut-être parce qu’avant d’arriver à déterminer si l’accent est bon, il faudrait déjà réussir à comprendre quelle langue est parlée. Il n’y a finalement bien que pour une interview de Mario Balotelli, en 2016, que le polyglotte confie avoir essuyé une remarque d’une huile de Canal+ : « La seule fois où il y a eu un tiraillement, c’était pour Balotelli. Un mec du sport m’a appelé le lendemain pour me dire que c’était embêtant, qu’il y avait une gêne à l’antenne ». Et devant la télé un petit peu, également.

L’enthousiasme et la totale absence de honte de Laurent Paganelli produisent des moments télévisés assez uniques, qu’on préfère au fond assez largement aux commentaires insupportables d’un Stéphane Guy, au micro de Canal+, ou d’un Daniel Lauclair, jusqu’à fin 2016 au bord du terrain pour France 2. Si l’ancien ailier de poche de l’ASSE et de Toulon peut assurément agacer par ses approximations et sa propension à toujours blaguer, son état d’esprit est tellement rare dans le monde du football, devenu très sérieux aujourd’hui, qu’il y apporte assurément un vent d’air frais.

D’autant que son amour sincère de ce sport – « Le foot était ma survie et m’a permis de sortir la tête de l’eau » -, qui lui a tant donné mais lui a également pris beaucoup, fait plaisir à voir. Comme Omar Da Fonseca, sur une autre chaîne, Laurent Paganelli ne laisse personne indifférent. Et comme l’Argentin, l’ex-Petit Mozart vit sa passion à la manière sud-américaine : « J’ai appelé mon fils Junior en référence à un ancien joueur brésilien. Le Brésil, c’était le foot sur la plage, l’utilisation du ballon en permanence, tenter des choses, voir du spectacle. J’ai toujours considéré le foot comme un spectacle, pas comme une corvée ou de la rigueur. » Et c’est aussi pour cela qu’on l’adore, le clown de Canal+.

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